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«L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière…»
(Le Corbusier(1))
Par Hammache Seddik,
architecte, docteur en urbanisme
Architectures ou constructions ?
Aujourd’hui, un simple regard sur nos villes et leurs périphéries permet de constater avec peu d’incertitudes que si la construction va bien, l’architecture va mal. La construction va bien. Pour s’en persuader il suffit de porter un regard sur les innombrables chantiers en cours. Une suite ininterrompue de territoires nouvellement urbanisés où les petites villes hâtivement reconverties en grands centres urbains ont perdu l’aspect pittoresque d’antan, où l’architecture typique de nos médinas, ksour et villages de nos campagnes est pervertie par la masse des constructions, où le littoral défiguré est métamorphosé par le béton. Vainement protégés par les instruments réglementaires, les domaines agricoles et forestiers n’ont pu échapper au phénomène de l’urbanisation et aux abus des constructions. Même la palmeraie, source de vie et de survie par excellence, base essentielle de l’économie traditionnelle, n’a pu être épargnée par la frénésie des constructions. Ainsi, les verdoyantes oasis des années 1970 sont phagocytées et englouties par vagues successives de nappes d’habitations horizontales(2). Pour en être également persuadé, il suffirait de se référer à quelques repères statistiques du secteur de l’habitat. En cinquante ans, le parc national du logement hérité à l’indépendance s’est déjà multiplié par trois et demi et bientôt par quatre(3). La liste des ouvrages réalisés est longue : des logements, à dénombrer par millions d’unités, des écoles et des lycées recensés par milliers, mais également de nombreux hôpitaux, universités et autres équipements de centralité qui impriment une nouvelle silhouette urbaine à l’organisation du territoire. Il faut noter que le rythme de construction, entamé dès les années 1970, s’est à peine ralenti avec la décennie noire pour reprendre avec l’embellie financière et le retour aux conditions de sécurité acceptables à la reprise des activités économiques. L’adage populaire de «constructions qui poussent comme des champignons» est si illustratif de la situation. Si la construction est partout, qu’en est-il de son architecture ? L’image générale du cadre bâti porte l’empreinte d’un amalgame incongru de constructions où se mêlent les styles et les langages architecturaux. Le pseudomoderne s’associe au faux traditionnel, la copie, soigneusement transcrite d’ailleurs, s’additionne à l’expression brute des façades inachevées des quartiers spontanés. Les villas surchargés de décors, illusionnant le «luxe», juxtaposent les humbles habitations non finies en quête d’achèvement. La construction individuelle semble emprisonnée dans le même modèle sur l’ensemble du territoire national. D’Alger à Tindouf, de Tlemcen à Annaba, la question de la typologie du logis est résolue : emprise au sol maximum de la surface de la parcelle ou subtilisée à l’espace public, garages au RDC, habitations aux étages et terrasses accessibles laissant apparaître des poteaux en attente d’une future élévation. Si provisoirement la construction est prolongée d’un espace jardin relativement étendu, ce n’est qu’à dessein d’une future extension. Ces gros cubes, morceaux de «bravoure» auto-construits, taillés généralement dans le même gabarit, rarement alignés sur l’espace public, accolés les uns aux autres ou séparés par des vides étroits et inutilisables, forment, finalement, une certaine unicité globale par la laideur. Du nord au sud et de l’est à l’ouest, la typologie des façades du logis est portée par le même modèle esthétique : saillies des planchers, balcons prolongeant les pièces habitations, démesure de la hauteur des garages, revêtements extérieurs non finis ou grossièrement surchargés, fer forgé aux balcons, claustras aux murs d’acrotère, pergolas aux terrasses et çà et là quelques bizarreries géométriques de toiture en pente, considérées comme prouesses techniques et esthétiques, couronnent la construction. Le souci légitime de sécuriser le logement a rajouté de nouveaux éléments au vocabulaire : de robustes barreaux et grillages métalliques ferment les baies et les balcons, de doubles portes blindées (voire triples !) aux entrées sécurisent les accès, du grillage barbelé surélevant des murs de clôtures déjà surélevés, etc. A cette panoplie, il faut rajouter les inévitables paraboles clouées sur les façades et les hideuses saillies des climatiseurs individuels, pourtant si faciles à dissimuler. L’extrême dénuement de l’architecture concerne aussi bien les initiatives privées, que les bâtiments publics. Les inévitables «tours» et «barres» des«plans de masse» en série impriment un paysage monotone et stéréotypé à l’espace résidentiel. La laideur des façades est tantôt camouflée par un jeu naïf de dessins géométriques, tantôt dissimulée derrière des motifs arabisants. Les inutiles murs pignons, induits de la production en série, sont maquillés par un jeu de peinture ou de dessins éphémères, qui ne trompent l’œil de personne. Finalement, initiatives publiques ou privées, la production architecturale est marquée par le souci constructif et l’absence de recherche architecturale et de l’effort esthétique. Pour paraphraser les propos de mon confrère Hamid Ougouadfel(4), s’il y a bien un domaine où l’identité nationale est exprimée avec forte lisibilité, c’est bien à travers la manière de construire, du nord au sud et de l’est à l’ouest du pays, les habitations se ressemblent toutes. C’est à croire que la construction aujourd’hui peut ainsi transcender l’histoire, la géographie, le climat et la nature du lieu.
Constructions en quête de contenu

Ce mélange chaotique, cette juxtaposition de pauvreté et de richesse, cette surcharge de décors criards, cette uniformité de traitement, cette médiocrité architecturale, ce caractère pathologique qui accompagne le processus de construction d’Alger à Tamanrasset traduisent à juste titre une série d’interrogations sur leur sens et leurs significations. Pour les uns cela s’apparente à une volonté légitime de modernité qui se traduit sur l’espace d’une manière un peu naïve par l’emprunt de signes de la modernité et d’un modernisme de mauvais goût. Pour d’autres, c’est une quête de repères culturels estompés que l’on veut réaffirmer avec force par une surcharge décorative arabisante. Pour certains, les maigres ressources de financement n’ont pas permis une finition adéquate et un achèvement de leurs habitations. Et plus simplement dit, ce mélange chaotique ne serait que le reflet d’un malaise économique, social et culturel que l’espace construit sait si bien transcrire. Une crise latente de l’organisation du cadre de vie est perceptible et les nouveaux types bâtis et les langages architecturaux expriment si bien l’expression de ce malaise. L’espace «normé» et stéréotypé des programmes planifiés offre peu de possibilités, de flexibilité aux activités et aux diverses manifestations quotidiennes. L’habitant, porteur d’usages, est obligé de se conformer à l’usage «prescrit par la distribution du plan». Il doit apprendre à vivre dans la «cellule type» et en même temps vivre son patrimoine d’habitudes culturelles : l’intimité de la vie familiale, le refus du vis-à-vis, les habitudes culinaires, la culture citadine ou rurale. Les transformations abusives opérées sur les façades des bâtiments publics à peine réalisés sont des signes forts d’inadéquation et de malaise. Sans doute, cette pratique vise une amélioration des conditions d’habitabilité des lieux et une augmentation du confort. La transgression de l’espace, pour certains, est l’expression légitime d’une «correction culturelle» pour l’adapter au mieux au patrimoine d’habitudes et mode de vie, mais cette transgression déforme l’harmonie des façades dont la conservation est d’utilité publique. Publiques ou privées, les façades sont soumises à l’ordonnancement du domaine public et le rôle reconnu aux façades dans la valorisation de l’espace public n’est pas discutable. Le contenu syntaxique de l’expression architecturale est ballotté : d’un côté comment se traduit la référence à la tradition de construire ? De l’autre, comment traduire la modernité ? Le réflexe de certains serait de retourner aux référents spatiaux et esthétiques liés au modèle traditionnel et de s’interroger sur l’opportunité de les traduire ou de les reproduire. Faut-il franchement privilégier les modèles portant les traits de la modernité dans une société encore acquise à certaines pratiques de vie traditionnelle ? La modernité dans ce cas ne serait-elle pas qu’un «habit» ? Et inversement, la tradition ne risque-t-elle pas alors d’être réduite à une valeur refuge ? Une valeur accrochée à un temps perdu ? Une ligne intermédiaire comme démarche serait de traduire la tradition d’habiter dans la modernité. Dans ce cas, c’est le difficile exercice de la «réinterprétation » que certains tentent d’expérimenter. Malgré le fait que le territoire national soit un grand chantier de constructions depuis des décennies, peu d’architectes, à travers leurs projets, se sont intéressés avec pertinence à la récupération des valeurs locales dans les normes de l’habitat. Le facteur culturel et local dans les constructions modernes émerge peu du milieu professionnel. Le couple antinomique tradition/ modernité semble plus «porté» par les habitants qui, eux-mêmes, le traduisent d’une manière brute et brutale à travers une synthèse maladroite et naïve dans la construction individuelle et l’autoconstruction spontanée.
L’échec, plus moins consommé, de la ligne technico-administrative des standards et ratios, mais aussi celle de l’imitation et du mimétisme ouvre la voie à de nouvelles perspectives sur lesquelles doit s’engager la réflexion. Les bouleversements des modes de vie des habitants et de leurs représentations sociales ont défini des besoins nouveaux. La conception architecturale aujourd’hui doit inclure, d’un côté, une réflexion fondamentale sur les valeurs et les pratiques traditionnelles de l’espace encore ancrées et véhiculées par la société ; de l’autre, une prise en compte des aspirations de la société à la modernité et au progrès. Ne faut-il pas rétablir dans les constructions nouvelles les pratiques sociales qui perdurent encore, mais condamnées par un ensemble de conjonctures (l’urgence, la forte demande, la crise du logement…), l’interférence des modèles modernistes et la perte de la conscience spontanée ? Aujourd’hui la construction est en quête d’identité et d’architecture, la problématique de l’ancrage des récentes constructions dans le patrimoine des valeurs véhiculées par la société reste posée. Mais que font donc les professionnels ?
Architecture de facilité

On a cultivé dans l’esprit des étudiants en architecture l’idée de l’architecte «créateur», «inventeur» et libre dans l’acte de conception. A la fois «artiste», spécialiste de la forme, bâtisseur, voire un peu urbaniste, il est vrai que c’est un métier de convictions, d’idées, d’avant-garde selon certains et d’anticipation au service de la communauté. «Homme de synthèse», chef d’orchestre de la «symphonie construction » et autres motivations chimériques qui ont bercé les débats et l’apprentissage en atelier. Sans doute, certains d’entre vous, lecteurs avertis, lâcheront un sourire, au souvenir des «charrettes », aux idées qui y ont foisonné, aux projets réalisés sur le papier, mais qui prédisaient déjà une lueur de l’action et d’espoir des lendemains de cette profession. Combien d’entre vous résistent encore à l’exercice de ce métier difficile sans trop le pervertir ? Combien de «déçus» qui ont préféré se reconvertir ou, encore mieux, se réfugier dans les bras de l’université ou des instituts ? Mais combien d’entre nous ont choisi l’architecture de facilité au lieu de se battre ? Sans complexe, alors on a dessiné des quartiers entiers avec un seul type de bâtiment d’habitation répété sur l’ensemble du site. Avec conscience, ou sans, on a perduré des dispositifs architecturaux périmés et dépassés. Sans état d’âme ou par paresse à l’effort intellectuel, on a dupliqué une architecture abâtardie, sans identité et sans sens. Défiant le bon sens professionnel de la composition architecturale et urbaine, on a sacrifié le caractère du lieu et de la morphologie du site au profit de «l’ajustement » de l’architecture au maître de l’ouvrage et à la répétition du bâtiment. Certes, quelques œuvres d’exception, dissimulées çà et là, subsistent(5). Comme toute exception, ces œuvres, noyées dans la masse, ne peuvent servir de mesure. Et provisoirement pour conclure, la maladie de l’architecture, apparemment sans remède, incombe, elle, aux seuls architectes qui ont «marché dans la combine» de la répétition, de la copie, de la facilité, du retrait à l’exercice de ce métier et de l’attrait du «prêt-à-construire». L’échec des modèles officiels, les transgressions systématiques dans le processus de construction, le faible rendement constaté de l’exercice du métier d’architecte nécessitent un approfondissement analytique sur les décalages entre espace, société et institutions urbaines. Rupture des codes, absence de repères, quête légitime de la modernité, souci d’enracinement… N’est-ce pas là des éléments symptomatiques d’une crise des types bâtis ? C’est-à-dire une situation typique d’une société en transition. Dans ce cas, les besoins et les goûts de la population évoluent vite et les normes techniques avec les besoins se conjuguent le plus souvent avec un point d’interrogation. Décidément, l’architecture et l’urbanisme peinent à concevoir un projet de ville à la hauteur de ce que nous sommes aujourd’hui.
S. H.

1) Architecte, théoricien et praticien actif, Le Corbusier a marqué le mouvement moderne du XXe siècle. Le Corbusier, vers une architecture, Crès, Paris, 1923, p. 16
2) Phénomène particulièrement visible à Ghardaïa, Touggourt, Ouargla... Les dernières inondations de 2008 dans la vallée du M’zab témoignent que l’on ne peut pas construire n’importe où, «l’ordre de l’eau» reprend ses droits, c’est une question de temps.
3) Le parc national estimé à 1 950 000 logements en 1962 passe à 6 748 000 logements au RGPH de 2008. Plus de 2 millions de logements supplémentaires étaient attendus à la fin des deux derniers plans quinquennaux.
4) Architecte, ancien enseignant à l’EPAU d’Alger, Hamid Ougouadfel a réalisé un film didactique sur l’architecture et l’urbanisme d’Alger en 1986 et animé la courte vie de la revue HTM (Habitat Tradition et Modernité) en 1993.
5) Notamment le projet singulier «habitat de Tafilalt », réalisé à Ghardaïa et quelques exemples primés au Prix national d’architecture et d’urbanisme en 2012 et 2013.

 

 

 

 

 

 

 

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